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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/134

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avaient ce charme mieux senti en France peut-être que partout ailleurs : ils peignaient une âme que l’on a crue glacée pendant bien des années et qui s’anime tout à coup pour vous. L’effet électrique produit sur madame de Bonnivet par cet instant de beauté parfaite et le naturel plein de sentiment qu’il communiquait à ses accents la rendirent vraiment séduisante. En cet instant, elle eût marché au martyre pour assurer le triomphe de sa nouvelle religion ; la générosité et le dévouement brillaient dans ses yeux. Quel triomphe pour la malignité qui l’observait !

Et ces deux êtres, les plus remarquables du salon, où, sans s’en douter, ils formaient spectacle, ne songeaient nullement à se plaire, et rien ne les occupait moins. C’est ce qui eût semblé parfaitement incroyable à madame la duchesse d’Ancre et à ses voisines, les femmes de France les plus fines. Voilà comment on juge dans le monde des choses de sentiment.

Armance avait mis une constance parfaite dans son parti pris à l’égard de son cousin. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis qu’elle ne lui adressait plus la parole pour des choses personnelles à eux. Souvent elle ne lui parlait pas de toute une soirée, et Octave commençait à remarquer les jours où elle avait daigné s’apercevoir de sa présence.

Attentif à ne pas paraître déconcerté par la haine de mademoiselle de Zohiloff, Octave ne marquait plus dans le monde par son silence invincible et par l’air singulier et parfaitement noble avec lequel autrefois ses yeux si beaux avaient l’air de s’ennuyer. Il parlait beaucoup et sans se soucier en aucune façon des absurdités auxquelles il pouvait être entraîné. Il devint ainsi, sans y songer, l’un des hommes les plus à la mode dans les salons qui dépendaient en quelque sorte de celui de madame de Bonnivet. Il devait au désintérêt parfait qu’il portait en toutes choses une supériorité réelle sur ses rivaux ; il arrivait sans prétentions au milieu de gens