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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/132

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un secret éternel, dans toutes les circonstances, envers tous, je vous le déclare par Jehovah, oui, je garderai ce secret. »

« Eh bien, madame, dit Octave, amusé par cette petite cérémonie et l’air sacramentel de sa noble cousine, ce qui souvent me met du noir dans l’âme, ce que je n’ai jamais confié à personne, c’est cet horrible malheur : je n’ai point de conscience. Je ne trouve en moi rien de ce que vous appelez le sens intime, aucun éloignement instinctif pour le crime. Quand j’abhorre le vice, c’est tout vulgairement par l’effet d’un raisonnement et parce que je le trouve nuisible. Et ce qui me prouve qu’il n’est absolument rien chez moi de divin ou d’instinctif, c’est que je puis toujours me rappeler toutes les parties du raisonnement en vertu duquel je trouve le vice horrible. » — Ah ! que je vous plains, mon cher cousin ! vous me navrez, dit madame de Bonnivet d’un ton qui décelait le plus vif plaisir, vous êtes précisément ce que nous appelons l’être rebelle.

En ce moment, son intérêt pour Octave fut évident aux yeux de quelques observateurs malins ; car ils étaient observés. Son geste perdit toute affectation et prit quelque chose de solennel et de vrai ; ses yeux jetaient une douce flamme en écoutant ce beau jeune homme et surtout en le plaignant. Les bonnes amies de madame de Bonnivet, qui la regardaient de loin, se livraient aux jugements les plus téméraires, tandis qu’elle n’était transportée que du plaisir d’avoir enfin trouvé un être rebelle. Octave lui annonçait une victoire mémorable si elle parvenait à réveiller en lui la conscience et le sens intime. Un médecin célèbre du dernier siècle appelé chez un grand seigneur, son ami, après avoir examiné les symptômes du mal, pendant longtemps et en silence, s’écria tout à coup transporté de joie : « Ah ! monsieur le marquis, c’est une maladie perdue depuis les anciens ! la pituite vitrée ! maladie