Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/130

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pour mademoiselle de Zohiloff, lui eût fait quitter Paris à l’instant ; mais dans sa position actuelle, il était loin de cette idée. Il estimait Armance beaucoup et pour ainsi dire uniquement ; il se voyait méprisé par elle, et il l’estimait précisément à cause de ce mépris. N’était-il pas tout simple de vouloir regagner son estime ? Il n’y avait là nul désir suspect de plaire à cette jeune fille. Ce qui était fait pour éloigner jusqu’à la naissance du moindre soupçon d’aimer, c’est que quand Octave se trouvait avec les ennemis de mademoiselle de Zohiloff, il était le premier à convenir de ses défauts. Mais l’état d’inquiétude et d’espérance sans cesse déçue où le retenait le silence que sa cousine observait à son égard, l’empêchait de voir qu’il n’était aucun de ces défauts qu’on lui reprochait en sa présence, qui dans son esprit ne tînt à quelque grande qualité.

Un jour, par exemple, on attaquait la prédilection d’Armance pour les cheveux courts et retombant en fort grosses boucles autour de la tête, comme on les porte à Moscou. Mademoiselle de Zohiloff trouve cet usage commode, dit une des complaisantes de la marquise ; elle ne veut pas sacrifier trop de temps à sa toilette. La malignité d’Octave vit avec plaisir tout le succès que ce raisonnement obtenait auprès des femmes de la société. Elles laissaient entendre qu’Armance avait raison de tout sacrifier aux devoirs que lui imposait son dévouement pour sa tante et leurs regards semblaient dire de tout sacrifier à ses devoirs de dame de compagnie. La fierté d’Octave était bien loin de songer à répliquer à cette insinuation. Pendant que la malignité en jouissait, il se livrait en silence et avec délices à un petit mouvement d’admiration passionnée. Il sentait plutôt qu’il ne se le disait : cette femme ainsi attaquée par toutes les autres est cependant la seule ici digne de mon estime ! Elle est aussi pauvre que ces autres femmes sont riches ; et à elle seule il pourrait être permis de