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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/124

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Octave passait sa vie avec les ennemies que ce singulier caractère avait suscitées à mademoiselle de Zohiloff ; la faveur marquée dont elle jouissait auprès de madame de Bonnivet était un grief que les amies de cette femme, si considérable dans le monde, ne pouvaient lui pardonner. Sa droiture impassible leur faisait peur. Comme il est assez difficile d’attaquer les actions d’une jeune fille, on attaquait sa beauté. Octave était le premier à convenir que sa jeune cousine aurait pu facilement être beaucoup plus jolie. Elle était remarquable par ce que j’appellerais, si je l’osais, la beauté russe : c’était une réunion de traits, qui tout en exprimant à un degré fort élevé une simplicité et un dévouement que l’on ne trouve plus chez les peuples trop civilisés, offraient, il faut l’avouer, un singulier mélange de la beauté circassienne la plus pure et de quelques formes allemandes un peu trop tôt prononcées. Rien n’était commun dans le contour de ces traits si profondément sérieux, mais qui avaient un peu trop d’expression, même dans le calme, pour répondre exactement à l’idée que l’on se fait en France de la beauté qui convient à une jeune fille.

C’est un grand avantage auprès des âmes généreuses pour ceux qu’on accuse devant elles, que leurs défauts soient d’abord indiqués par une bouche ennemie. Quand la haine des bonnes amies de madame de Bonnivet daignait descendre jusqu’à être ouvertement jalouse de la pauvre petite existence d’Armance, elles se moquaient beaucoup du mauvais effet produit par les fronts trop avancés et par des traits qui, aperçus de face, étaient peut-être un peu trop marqués.

La seule prise réelle que pût donner à ses ennemies l’expression de la physionomie d’Armance, c’était un regard singulier qu’elle avait quelquefois lorsqu’elle y songeait le moins. Ce regard fixe et profond était celui de l’extrême attention ; il n’avait rien, certes, qui pût choquer la délicatesse la plus