Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/121

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


essentiel pour son honneur, et chaque jour, sans qu’on pût apercevoir la moindre affectation dans la conduite de mademoiselle de Zohiloff, il voyait son espoir s’évanouir. Il perdait l’amitié et l’estime de la seule personne qui lui semblât digne de la sienne, parce qu’on lui croyait des sentiments opposés à ceux qu’il avait réellement. Rien assurément n’était plus flatteur au fond, mais rien aussi n’était plus impatientant. Octave fut profondément préoccupé de ce qui lui arrivait ; il eut besoin de plusieurs jours pour s’accoutumer à sa nouvelle position. Sans y songer, lui qui avait tant aimé le silence, prit l’habitude de parler beaucoup lorsque mademoiselle de Zohiloff était à portée de l’entendre. À la vérité, peu lui importait de paraître bizarre ou décousu. À quelque femme brillante ou considérable qu’il adressât la parole, il ne parlait jamais en effet qu’à mademoiselle de Zohiloff et pour elle.

Par ce malheur réel Octave fut distrait de sa noire tristesse, il oublia l’habitude de chercher toujours à juger de la quantité de bonheur dont il jouissait dans le moment présent. Il perdait son unique arme, il se voyait refuser une estime qu’il était si sûr de mériter ; mais ces malheurs, quelque cruels qu’ils fussent, n’allaient point jusqu’à lui inspirer ce profond dégoût pour la vie qu’il éprouvait autrefois. Il se disait : Quel homme n’a pas été calomnié ? La sévérité dont on use envers moi est un gage de l’empressement avec lequel on réparera ce tort quand la vérité sera enfin connue.

Octave voyait un obstacle qui le séparait du bonheur, mais il voyait le bonheur, ou du moins la fin de sa peine et d’une peine à laquelle il songeait uniquement. Sa vie eut un but nouveau, il désirait passionnément reconquérir l’estime d’Armance ; ce n’était pas une entreprise aisée. Cette jeune fille avait un caractère singulier. Née sur les confins de l’empire russe vers les frontières du Caucase, à Sébastopol où son père