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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/120

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voir quadrupler la fortune de mon père ne m’a pas absolument tourné la tête ? Chercher une réponse à cette question fut pendant vingt-quatre heures l’unique occupation d’Octave. Pour la première fois de sa vie, son âme était entraînée à son insu.

Depuis bien des années il avait toujours eu la conscience de ses sentiments, et commandait à leur attention les objets qui lui semblaient raisonnables. C’était au contraire avec toute l’impatience d’un jeune homme de vingt ans qu’il attendait l’heure à laquelle il devait rencontrer mademoiselle de Zohiloff. Il n’avait pas le plus petit doute sur la possibilité de parler à une personne qu’il voyait deux fois presque tous les jours ; il n’était embarrassé que par le choix des paroles les plus propres à la convaincre. Car, enfin, disait-il, je ne puis pas trouver en vingt-quatre heures d’action prouvant d’une manière décisive que je suis au-dessus de la petitesse dont elle m’accuse au fond de son cœur, et il doit m’être permis de protester d’abord par des paroles. Beaucoup de paroles en effet se présentaient successivement à lui ; tantôt elles lui semblaient avoir trop d’emphase ; tantôt il craignait de traiter avec trop de légèreté une imputation aussi grave. Il n’était point encore décidé sur ce qu’il devait dire à mademoiselle de Zohiloff, lorsque onze heures sonnèrent, et il arriva l’un des premiers dans le salon de l’hôtel de Bonnivet. Mais quel ne fut pas son étonnement quand il remarqua que mademoiselle de Zohiloff qui lui adressa la parole plusieurs fois pendant la soirée, et en apparence comme à l’ordinaire, lui ôtait cependant toutes les occasions de lui dire un mot destiné à n’être entendu que d’elle ! Octave fut vivement piqué, cette soirée passa comme un éclair.

Le lendemain, il fut aussi malheureux ; le surlendemain, les jours suivants, il ne put pas davantage parler à Armance. Chaque jour il espérait trouver l’occasion de dire ce mot si