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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/117

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Armance, mais comme à son seul ami, ou plutôt comme au seul être qui fût pour lui presque un ami.

Il était bien loin de songer à aimer, il avait ce sentiment en horreur. Ce jour-là, son âme fortifiée par la vertu et le malheur, et qui n’était que vertu et force, éprouvait simplement la crainte d’avoir condamné trop légèrement un ami.

Octave ne regarda pas une seule fois Armance ; mais de toute la soirée ses yeux ne laissèrent échapper aucun de ses mouvements. Il débuta à son entrée dans le salon par faire une cour marquée à la duchesse d’Ancre ; il lui parlait avec une attention si profonde que cette dame eut le plaisir de le croire converti aux égards dus à son rang. Depuis qu’il a l’espoir d’être riche, ce philosophe est des nôtres, dit-elle tout bas à madame de la Ronze.

Octave voulait s’assurer du degré de perversité de cette femme ; la trouver bien méchante, c’était en quelque sorte voir mademoiselle de Zohiloff innocente. Il observa que le seul sentiment de la haine portait quelque vie dans le cœur desséché de madame d’Ancre ; mais en revanche, ce n’étaient que les choses généreuses et nobles qui lui inspiraient de l’éloignement. On eût dit qu’elle éprouvait le besoin de s’en venger. L’ignoble et le bas dans les sentiments, mais l’ignoble revêtu de l’expression la plus élégante, avait seul le privilège de faire briller les petits yeux de la duchesse.

Octave songeait à se débarrasser de l’intérêt avec lequel on l’écoutait quand il entendit madame de Bonnivet désirer son jeu d’échecs. C’était un petit chef-d’œuvre de sculpture chinoise que M. l’abbé Dubois avait rapporté de Canton. Octave saisit cette occasion de s’éloigner de madame d’Ancre, et pria sa cousine de lui confier la clef du serre-papier où la crainte de la maladresse des gens faisait déposer ce magnifique jeu d’échecs. Armance n’était plus dans le salon ; elle l’avait quitté peu d’instants auparavant avec Méry de Tersan, son amie