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si souple, qui dans Henry V se prêtait à toutes les fantaisies de l’inspiration par l’audace de ses rejets et le caprice de sa coupe, a fait place presque partout à un vers timide et monotone qui impose son étroite mesure à la pensée et emprisonne chaque phrase dans ses deux hémistiches.

Autant les deux pièces diffèrent par le style, autant elles diffèrent par la composition. Henry V est une sorte de symphonie dramatique dont toutes les parties sont reliées par une harmonie souveraine. Là, pas une scène qui soit une digression. Les portions bouffonnes elles-mêmes rappellent la donnée épique de l’œuvre. — Ainsi les coups de bâton que Fluellen inflige à la fanfaronnade de Pistolet répondent grotesquement aux terribles coups d’épée que Henry V porte dans la plaine d’Azincourt à la forfanterie française. — Ainsi l’amusante altercation qu’une méprise nocturne provoque entre le roi Henry et le soldat Williams, et que termine au lever du jour une simple explication, parodie le conflit tragique qu’un malentendu séculaire a créé entre l’Angleterre et la France, et que clôt l’ère lumineuse de la réconciliation. — Dans Henry V, les incidents secondaires reflètent constamment l’idée suprême et concourent à cette grande unité shakespearienne, l’unité d’impression. Il n’en est plus de même dans la première partie de Henry VI. Ici tout est confus et diffus. Les péripéties se précipitent sans logique comme sans suite. La scène se transporte par saccades inexpliquées à tous les points de l’horizon : c’est le tohubohu de l’ubiquité. Nulle raison apparente ne règle la marche des événements qui défilent successivement sous nos yeux, — les funérailles de Henry V, — la présentation de Jeanne d’Arc au Dauphin, — la dispute de Glocester et de Winchester, — le ravitaillement d’Orléans par la Pucelle, — sa brusque prise par Talbot,