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trons ici qu’un esprit exclusif et vindicatif, qui sacrifie la vérité même aux préjugés du patriotisme le plus étroit. Comme Henry V, la première partie de Henry VI a pour donnée une guerre entre l’Angleterre et la France, terminée par le mariage d’un roi d’Angleterre avec une princesse française. Mais, si le sujet est analogue, combien il est traité différemment ! Ce qui domine dans Henry V, c’est la sympathie et le respect pour la France ; ce qui domine dans Henry VI, c’est la haine de la France. L’auteur de Henry V veut que la paix finale soit une transaction civilisatrice qui unisse les deux nations dans un bonheur commun : « Puisse cette chère union, s’écrie-t-il, établir la fraternité et la concorde chrétienne au cœur même des deux peuples, si bien que jamais la guerre n’étende son glaive sanglant entre l’Angleterre et la belle France ! » L’auteur de Henry VI entend au contraire que la paix conclue soit un pacte menteur exploité par une nation au détriment d’une autre : « Si nous concluons une paix, dit-il, ce sera à des conditions si strictes et si sévères que les Français y gagneront peu. »

If we conclude a peace,
It shall be with such strict and severe covenants
As little shall the Frenchmen gain thereby.

L’auteur de Henry V triomphe toujours modestement ; il s’attache par son humilité à pallier notre humiliation ; il ne permet pas même à ses compatriotes de s’attribuer l’éclatante victoire d’Azincourt, et il la reporte tout entière à Dieu. L’auteur de Henry VI est plein de gloriole et de forfanterie : il semble avoir pour unique préoccupation d’exagérer les prouesses de ses concitoyens en niant celles de leurs adversaires. Il n’hésitera pas à faire fuir toute une armée française devant un simple milicien anglais criant : Talbot ! Talbot ! En revanche, avec