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sa présence, s’il n’est pas le compagnon des meilleurs rois, est par excellence le roi de bons compagnons. »

Plusieurs critiques ont reproché à Shakespeare d’avoir ainsi achevé son épopée en madrigal. Ils n’ont pas trouvé cette fin digne du reste ; ils l’eussent voulue plus noble et plus sévère. Au lieu d’arrêter l’œuvre à cette terminaison de comédie, le mariage de Henry V avec Catherine de France, pourquoi l’auteur ne l’a-t-il pas menée jusqu’à sa conclusion fatale, la mort de Henry ? Que ne nous a-t-il fait assister à cette agonie prématurée ? Que ne nous a-t-il montré, dans une scène pathétique, ce héros de trente-deux ans défaillant tout à coup au milieu de sa carrière triomphale, et suppliant ses frères d’ajuster sur le petit front de son enfant la double couronne de France et d’Angleterre ?… Le dénoûment était tout tracé par la chronique ; le poëte n’avait plus qu’à le transcrire. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?

Pourquoi ? C’est que le poëte, en adoptant la conclusion tragique de l’histoire, aurait profondément altéré le sens de l’œuvre préméditée par lui. Ce n’était pas son intention de montrer ici le néant de la gloire terrestre brusquement engloutie dans la tombe, et de faire une variation sur ce thème devenu banal : quot libras in duce. Shakespeare a voulu mettre en lumière une pensée tout autre. Cette pensée, qui est l’arrière-pensée même de la civilisation, c’est la fin de la guerre par l’amour.

Depuis l’origine des temps, la haine préside aux destinées de l’univers. L’humanité vit en état de guerre. Toutes les communautés qui la subdivisent se heurtent et se battent, tribus contre tribus, cités contre cités, patries contre patries. Cette ère immémoriale de la discorde, il s’agit de la clore par une réconciliation exemplaire. Deux peuples, illustres et glorieux entre tous, deux peuples qui sont les aînés mêmes du progrès, ont condensé dans