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fût né un gouvernement héréditaire, que cette trahison eût fait souche et produit une dynastie, que ce traître Henry IV eût pu transmettre le sceptre volé à son fils Henry V, tout cela l’exaspérait.

Cependant l’histoire était là, véridique, inaltérable, indestructible, chuchotant par les cent voix de ses annalistes, et n’attendant qu’un poëte assez vaillant pour remettre sur la scène, par un éclatant coup de théâtre, les événements murmurés par la tradition.

Shakespeare dégagea de la poussière de deux siècles la chronique prohibée ; il l’exhuma, la ressuscita, la fit revivre dans ses principaux personnages et dans ses principaux incidents ; il la prit à son origine, la développa de péripétie en péripétie, et l’exalta, à travers quatre drames, jusqu’à cette conclusion magnifique, le triomphe de Henry V ! Que de génie, que d’adresse, que d’esprit, que d’habileté ne fallut-il pas au poëte pour accomplir ce tour de force, pour faire, sous l’empire du droit divin, la lumineuse réfutation du droit divin ! — Cette rébellion de 1399, cette rébellion publiquement flétrie par l’arrêt redoutable d’Élisabeth, cette rébellion qui est le mauvais rêve du despotisme, le poëte la montre aboutissant, au milieu des vivat et des hourrahs, à l’étonnante épopée d’Azincourt. De la source d’opprobre il fait déborder la gloire. Au front de cette révolution honnie pour avoir volé le diadème de Richard II, Shakespeare pose de ses deux mains la couronne de saint Louis !

« Nous n’avons jamais estimé ce pauvre trône d’Angleterre, et voilà pourquoi, éloigné de lui, nous nous sommes abandonné à une fantasque licence. Mais j’entends agir en roi dès que je serai monté sur mon trône de France. C’est pour y atteindre que j’ai dépouillé ma majesté et remué la terre comme un journalier. » Ces paroles