Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1873, tome 12.djvu/31

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Ce cérémonial hiératique, qui entourait d’une superstitieuse vénération les moindres fonctions de la personne royale, qui obligeait les plus grandes dames à s’agenouiller devant le verre où elle buvait, devant l’assiette où elle mangeait, devant le plat dont elle goûtait, devant la cuvette où elle se lavait, qui sanctifiait par des rites minutieux l’appétit le plus chétif, le besoin le plus vulgaire, la satisfaction la plus grossière de la bête couronnée, ce cérémonial n’était que la formule extérieure et physique du dogme qui confondait l’autorité monarchique avec l’autorité divine. Toutes ces pratiques dévotes de l’étiquette avaient pour but de rendre infranchissable la distance qui séparait le gouvernant des gouvernés. Exaltée par tant de pompes, la créature royale était censée se mouvoir dans une sphère supérieure à l’orbite terrestre ; elle semblait, par son essence même, absolument distincte des autres créatures. C’était un être à part, unique, fatidique, qui respirait un autre air que nous et qui marchait dans un autre azur. — La consécration d’un tel dogme par l’acquiescement universel devait avoir des conséquences incalculables sur les destinées de la société. Si la créature royale était réellement ce qu’elle prétendait être, si elle était douée de grâces spéciales, si elle avait le don de certains miracles, si elle était par son tempérament même au-dessus de notre espèce, si elle tenait de la nature le privilége de régir le monde, les hommes n’avaient plus qu’à obéir aveuglément à cette providence visible. Ils devaient s’incliner devant ses arrêts, se courber devant ses caprices, s’humilier devant ses forfaits mêmes, sans examen, sans discussion, sans protestation. Et de quel droit, en effet, auraient-ils, êtres vulgaires, protesté contre cet être exceptionnel ? Le surhumain peut bien être inhumain ; le prodigieux peu bien être monstrueux. Le roi est absolu, comme Dieu est l’absolu. Se révolter contre