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Essex n’avait quitté la cour que pour mettre ordre à sa toilette. Il revint dans l’après-midi, couvert de ses plus beaux habits, le collier de Saint-Georges au cou, la Jarretière au genou, splendide, merveilleux, rayonnant, méconnaissable. Mais Élisabeth était aussi méconnaissable. La reine avait la couronne sur la tête, le masque impérial, le verbe impérieux. Ce n’était plus une maîtresse attendrie, rendant caresses pour caresses ; c’était une majesté terrible qui interrogeait. Pourquoi milord Essex avait-il quitté l’Irlande sans autorisation ? Pourquoi avait-il conclu une trêve avec des rebelles qui ne méritaient pas de quartier ? Pourquoi avait-il abandonné son poste, au milieu d’une campagne, comme un déserteur ? etc., etc. Pendant qu’Essex changeait de costume, la reine avait eu le temps de voir le secrétaire d’État Cecil. Le favori était perdu. — La disgrâce était complète, irrémédiable. Revenu à Londres, le comte reçut ce soir-là même l’ordre de se considérer comme prisonnier en son hôtel. Quelques jours plus tard, il était destitué de tous ses emplois et de toutes ses dignités : une triple dégradation lui enlevait le maréchalat, la grande maîtrise de l’artillerie, la charge de conseiller privé. Quelques mois plus tard, il était enfermé à la Tour, en compagnie de son frère d’armes Southampton. Quelques mois plus tard, tout était fini : Essex était décapité.

La chute de cette noble tête retentit douloureusement dans le pays entier ; avec elle tombaient toutes les espérances d’un peuple opprimé ; avec elle s’écroulait l’éphémère illusion d’un accommodement possible entre la monarchie des Tudors et la liberté. La grande idée de la tolérance, qui par l’exorcisme d’un mystérieux génie avait été évoquée dans cette tête, s’en échappa dans un flot de sang et reprit brusquement sa place au ciel inaccessible de l’utopie. — Toute la nation porta le deuil