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avec la face radieuse et sereine de la victoire, mais pâle, hagard, effaré par la fatigue et l’anxiété, ayant risqué ce va-tout de déserter son commandement pour revoir sa maîtresse.

L’aube du 28 septembre 1599 nous montre Essex chevauchant sur la route de Londres. Il apprend dans la Cité que la reine est au palais de Non-Such ; il repart aussitôt, sans même s’arrêter à son hôtel pour changer de vêtements ; il traverse la Tamise à Lambeth, escorté seulement de six personnes, saisit pour son propre usage les chevaux de quelques gentilshommes qui attendaient leurs maîtres sur la rive, et reprend le galop. Enfin, à dix heures du matin, il atteint la grille du château, échevelé, défait, crotté, ayant de la boue au visage, ruisselant de sueur et de fange ; il traverse les grands appartements, et, forçant toutes les consignes, violant toute étiquette, pénètre dans les appartements privés. Il parvient ainsi jusqu’à la chambre à coucher de la reine, et, sans même se faire annoncer, ouvre brusquement la porte redoutable. Familiarité suprême qui peut le perdre ou le sauver. La reine était à sa toilette, entourée de ses femmes, on la coiffait ; ses cheveux gris de soixante-huit ans étaient épars sur ses épaules et sur sa gorge nue ; et, près d’elle, sur une table, étaient rangées les perruques de toutes nuances entre lesquelles allait être choisie la parure du jour. Le jeune comte ne recule pas devant ce spectre de vieille coquette ; il se jette à ses genoux, et couvre de baisers humides ces mains flétries… Une demi-heure plus tard, Essex sort de la chambre à coucher royale ; il rencontre dans les antichambres les courtisans du petit lever, qui attendaient avec une indicible émotion l’issue de ce coup d’audace, et les salue d’un sourire affable, en s’écriant : « Dieu soit loué ! S’il y a eu de l’orage au dehors, il fait beau ici ! »