Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1873, tome 12.djvu/189

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intarissable qui s’insinuent par la rime dans les faveurs des dames, toujours ils s’en font chasser par la raison. Bah ! un parleur n’est qu’un babillard ; la poésie n’est qu’une ballade. Une belle jambe doit s’affaisser ; un dos droit doit se courber ; une barbe doit devenir blanche ; une tête bouclée doit devenir chauve ; un joli visage doit se flétrir ; un œil plein de vie doit devenir creux : mais un bon cœur, Kate, c’est le soleil et la lune, ou plutôt c’est le soleil et non la lune ; car il brille sans jamais changer, et suit un cours immuable. Si tu veux un homme comme ça, prends-moi. Prends-moi, et tu prends un soldat ; tu prends un soldat, et tu prends un roi. Et maintenant que dis-tu de mon amour ? Parle, ma toute belle, et en toute franchise, je te prie.


CATHERINE.

Est-il possible que z’aime l’ennemi de la France ?


LE ROI HENRY.

Non ; il n’est pas possible que vous aimiez l’ennemi de la France, Kate ; mais, en m’aimant, vous aimeriez l’ami de la France, car j’aime la France si fort que je n’en voudrais pas perdre un village ; je la veux tout entière ; et, Kate, dès que la France est à moi et moi à vous, la France est à vous, et vous êtes à moi.


CATHERINE.

Ze ne sais ce que vous voulez dire.


LE ROI HENRY.

Non, Kate ? Je vais te dire ça en une phrase française qui, j’en suis sûr, restera suspendue à mes lèvres, comme une nouvelle mariée au cou de son époux, impossible à détacher : Quand j’ai la possession de France, et quand vous avez la possession de moy (voyons, après ? saint Denis me soit en aide !…), donc vostre est France et vous estes mienne. Il me serait aussi aisé, Kate, de conquérir le royaume que d’en dire encore autant en fran-