Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1873, tome 12.djvu/16

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avec toute la colère du patriotisme, l’armada ultramontaine ; il condamne hautement les envahissements de la papauté ; il la montre sacrifiant à son ambition le repos des peuples, amnistiant tous les crimes pourvu qu’ils la servent, couvrant le sang versé par le roi Jean de la robe rouge de Pandolphe, sanctifiant par la présence de deux évêques l’usurpation de Richard III, et encourageant de l’approbation du légat Wolsey la tyrannie de Henry VIII. Mais c’est ici qu’il faut applaudir à l’impartialité du poëte. En même temps qu’il combat énergiquement l’invasion catholique, il étend sur le dogme opprimé l’aile immense de la muse. Il ouvre à la foi proscrite l’asile sacré de son œuvre. — L’anglicanisme n’admet pas le purgatoire. C’est des flammes du purgatoire que Shakespeare évoque l’ombre si sympathiquement douloureuse du vieil Hamlet. — L’anglicanisme rejette la confession. Shakespeare nous montre Roméo et Juliette recevant du vénérable frère Laurence l’absolution de leur amour. — L’anglicanisme démolit les couvents. C’est dans un monastère que Shakespeare offre un refuge tutélaire à Héro calomniée. — L’anglicanisme renverse les crucifix comme des idoles. C’est au pied d’une croix de pierre, au bord d’une route, que Shakespeare fait agenouiller la patricienne Portia avant l’heure solennelle qui doit l’unir à Bassanio. — L’anglicanisme défroque et bannit les moines. Shakespeare couvre de la cagoule prohibée la figure auguste du prince justicier de Mesure pour Mesure. — Et ce ne sont pas seulement les schismatiques catholiques, ce sont les mécréants de toutes les races que le poëte relève et couvre. Il veut que le More de Venise parle tête haute, devant le sénat, des princes musulmans ses aïeux. En dépit des dénégations chrétiennes, il veut que le juif ait une âme, et il fait battre le cœur de Shylock de toutes les nobles émotions de la paternité.