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Henry Wriothesly, à qui Shakespeare offrit ses premiers poëmes, Vénus et Adonis, le Viol de Lucrèce, et ses sonnets si discrètement mystérieux, ce Henry, à qui Shakespeare disait dans une dédicace : « L’amour que je voue à Votre Seigneurie est sans fin, the lowe I dedicate to your lordship is without end, » ce même Henry était le cousin par alliance de Robert Devereux. Il était plus que le cousin d’Essex, il était son frère d’armes : fraternité chevaleresque que rien n’altérait. Les deux jeunes comtes étaient inséparables. Southampton accompagnait Essex aux fêtes, aux tournois, aux joutes, à travers intrigues et complots, à travers succès et revers, à travers faveur et disgrâce ; il le suivait au bal comme au champ de bataille ; il le suivit jusqu’à la rébellion, jusqu’au banc des félons, jusqu’au cachot ; il faillit le suivre jusqu’à l’échafaud. Ce dévouement absolu de Southampton pour Essex ne pouvait manquer d’agir puissamment sur le cœur de Shakespeare. Pour peu que le poëte fût sincère en déclarant à Southampton un amour sans fin, il lui était impossible de ne pas partager les sympathies, comme les antipathies, de son noble ami. Southampton ayant uni sa destinée à la destinée d’Essex, et Shakespeare ayant voué à Southampton une affection sans bornes, il fallait bien que le poëte s’associât de tous ses vœux à la fortune d’Essex. Il devait nécessairement suivre avec une émotion profonde toutes les péripéties d’un drame politique dont le dénoûment encore obscur pouvait être ou l’élévation ou la chute de son bien-aimé.

Shakespeare était donc personnellement intéressé dans la lutte d’Essex avec ses ennemis, puisqu’il pouvait être frappé au cœur par l’issue de cette lutte. Mais, outre ce motif tout individuel et tout intime, il y avait des raisons d’intérêt général, de hautes considérations morales, des préoccupations suprêmes de civilisation qui devaient