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LES COMÉDIES DE L’AMOUR.

C’est un canzone à la louange de Madame Rosaline. Biron a déjà composé en l’honneur de la belle brune un sonnet qu’il a fait porter par cet imbécile de Trogne : le pauvre garçon en est à son second madrigal ! Écoutez-le et jugez combien le mal est irréparable : « Non, je ne veux pas aimer ; si j’aime, je veux être pendu ; décidément je ne veux pas… Oh ! mais cet œil noir ! Par la lumière d’en haut, n’était son œil, n’étaient ses deux yeux je ne l’aimerais pas… Par le ciel ! je ne fais que me démentir et me donner le démenti par la gorge… Par le ciel ! j’aime. C’est l’amour qui m’a appris à rimer et à être mélancolique, et voici un échantillon de ma rime et de ma mélancolie… »

Mais chut ! quel est ce bruit ? Eh ! c’est Sa Majesté qui arrive en déclamant. Biron n’a que le temps de sauter dans un chêne pour se placer à l’affût de la poésie royale :

Va ! ne réponds pas à mon amour, et tu pourras toujours
Te mirer dans mes larmes en me faisant pleurer sans cesse.
Ô reine des reines ! Combien tu es sublime,
La pensée ne peut le concevoir ni la langue humaine le dire.

Ainsi soupire le roi de Navarre en songeant à la princesse de France. Mais chut ! quel est ce nouveau bruit ? Eh ! c’est ce cher Longueville qui arrive en déclamant. Le roi, pris de curiosité comme Biron, n’a que le temps de se jeter derrière un arbre pour se mettre aux écoutes :

J’ai renoncé à une femme, mais je prouverai
Qu’étant déesse, mon renoncement ne s’adresse pas à toi…
Et quand ce serait une faute, quel fou n’est pas assez sage
Pour sacrifier un serment, afin de gagner un paradis ?

En entendant ces strophes que Longueville décoche à la suave Maria, impératrice de son amour, le roi et Biron