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LES COMÉDIES DE L’AMOUR.

comptait à juste titre sur les ressources infinies de l’imagination. La pensée n’est-elle pas par excellence l’élément incompressible ? Quand la formule nue lui est interdite, est-ce qu’elle n’a pas à sa disposition les voiles à la fois transparents et impalpables de l’allégorie ? Quand elle est traquée sur le terrain du réel, est-ce qu’elle ne peut pas d’un coup de plume se réfugier au fond du ciel bleu inaccessible de la fantaisie ?

La scène est en Navarre. Le roi qui gouverne ce petit État par la grâce de Dieu et la volonté de Shakespeare est le digne émule de la reine Élisabeth. Comme elle, il a transformé sa cour en « une académie vouée, paisible et contemplative, à la vie de l’art. » Comme elle, pour fonder cette académie, il s’est associé les plus brillants seigneurs de sa cour : c’est Du Maine, « jouvenceau assez spirituel pour rendre la laideur agréable et assez beau pour plaire sans esprit ; » c’est Longueville, « homme de souverain mérite, fort instruit dans les arts et glorieux sous l’armure ; » c’est enfin Biron, Biron, « l’homme le plus gai qui soit dans les limites d’une gaieté décente ; si charmante, si inépuisable est sa causerie que l’attention des vieillards vagabonde au gré de ses récits et que le jeune auditoire en est enchanté. » Le roi de Navarre a imposé à ses trois familiers les mêmes vœux que la reine d’Angleterre à ses courtisans. De même que Southampton, Essex et Raleigh, — Du Maine, Longueville et Biron ont juré de « faire la guerre à leurs propres passions et à l’immense armée des désirs de ce monde ; » ils ont juré de « mourir à l’amour pour vivre dans la philosophie. » Le roi a fait lui-même serment de chasteté, et, pour éloigner les chances de parjure, il a prudemment promulgué un édit qui défend à aucune femme d’approcher à plus d’un mille de la cour sous peine de perdre la langue. Cet édit peu courtois, signé par Sa Majesté, a été contresigné