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INTRODUCTION



Cette grande question que le moyen âge agita pendant des siècles : l’homme est-il libre ? revient posée en d’autres termes, dans le drame de Shakespeare. La théologie, partagée entre Pelage et saint Augustin, entre Abailard et saint Thomas, se demandait si le libre arbitre humain était conciliable avec la grâce divine. Le poète, transportant la discussion de la scolastique dans la physiologie, se demande si ce même libre arbitre est conciliable avec la passion. La passion, condition d’être imposée à la créature par les sens, est pour Shakespeare la prédestination visible. Elle est, à ses yeux, le mobile suprême de l’action : elle est la plus formidable émanation de l’inconnu ; elle est la puissance nécessaire et mystérieuse qui règle à son gré nos penchants et nos répulsions, nos goûts et nos dégoûts. Devant cette puissance, qui peut l’entraîner indifféremment vers le bien ou vers le mal, l’homme n’est pourtant pas absolument inerte ; à la force pour ainsi dire extérieure de la passion, il peut opposer la force intime de la volonté.