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NOTES.

tilshommes de service et le grand chambellan. Tous en bel ordre, et sans rire, apportent des vêtements pour le nouvel hôte : ils l’honorent avec la même révérence respectueuse que s’il était prince souverain ; il le servent tête nue et lui demandent quel costume il lui plaît de revêtir ce jour-ci.

« Notre gaillard, effrayé tout d’abord par la pensée que ces choses tenaient de l’enchantement ou du rêve, est enfin rassuré par tant de soumissions, il reprend du cœur, s’enhardit, et faisant bon visage à l’affaire, choisit entre tous les costumes qu’on lui présente celui qui lui plaît le plus et qui, à son idée, doit le mieux lui aller : accommodé comme un roi, servi avec des cérémonies toutes nouvelles pour lui, il regarde tout sans rien dire et avec une contenance assurée.

« Comme il s’était levé tard et que l’heure du dîner approchait, on lui demande s’il lui convient que le couvert soit mis. Il y consent volontiers… Il mange avec toutes les cérémonies d’usage à la table du duc, fait bonne chère et mâche avec toutes ses dents ; seulement il boit avec la modération que lui impose la majesté qu’il représente. Tout étant desservi, on l’amusa par de nouveaux plaisirs ; on lui fit passer l’après-midi dans toutes sortes de fêtes ; la musique, la danse et une comédie employèrent une partie du temps… L’heure du souper approchant, il fut conduit, au son des trompettes et des hautbois, dans une grande salle où étaient disposées de longues tables couvertes de toutes sortes de mets délicats. Les torches brillaient à chaque coin et faisaient le jour au milieu de la nuit. Jamais duc imaginaire ne fut à pareille fête. Les rasades commencèrent à la manière du pays. On lui servit du vin très-fort, de bon hypocras, qu’il avala à grandes gorgées, en y revenant fréquemment, si bien que, chargé de tant de libations extraordinaires, il céda au cousin-germain de la mort, le sommeil !

« Alors le véritable duc, qui s’était mis dans la foule des officiers pour avoir le plaisir de cette momerie, ordonna que le dormeur fût dépouillé de ses beaux habits, revêtu de ses vieilles guenilles et remporté dans le lieu même d’où il avait été enlevé la nuit d’auparavant. Ce qui fut fait immédiatement. Notre homme ronfla là toute la nuit, sans ressentir aucun mal de la dureté des pierres ni de la fraîcheur de la nuit, tant son estomac était rempli de bons préservatifs. Réveillé dès le matin par quelque passant ou peut-être par quelqu’un que le duc avait désigné tout exprès : « Ah ! lui dit-il, mon ami, qu’avez-vous fait là ? Vous m’avez volé un royaume ! Vous m’avez enlevé au plus doux, au plus heureux rêve que j’aie jamais fait ! »