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LA SAUVAGE APPRIVOISÉE, ETC.

(7) Ainsi que je l’ai dit a l’Introduction, une aventure analogue à celle du bonhomme Sly avait été, dès le commencement du seizième siècle, racontée comme un fait historique par Goulard, dans son Thrésor d’histoires admirables et merveilleuses. Un compilateur anglais, Richard Edwards, paraphrasa le récit de Goulard et le publia dans un recueil d’anecdotes en 1571. Je traduis ici cette paraphrase, d’après le texte du petit livre anglais, que notre poëte a pu avoir entre les mains dès l’âge de huit ans :


le rêve de l’homme éveillé.


« Au temps où Philippe, duc de Bourgogne (qui par la gentillesse et la courtoisie de sa conduite acquit le surnom de Bon), tenait les rênes du pays de Flandres, ce prince, qui était d’humeur plaisante, et plein de bonté judicieuse, avait recours à des passe-temps qui par leur singularité sont communément appelés plaisirs de princes : de cette manière il ne montrait pas moins la finesse de son esprit que sa prudence.

« Étant à Bruxelles avec toute sa cour, et ayant, à sa table, discouru assez amplement des vanités et des grandeurs de ce monde, il laissa chacun deviser à sa guise sur ce sujet. Sur quoi, se promenant vers le soir dans la ville, la tête pleine de pensées diverses, il aperçut un artisan couché dans un coin et endormi très-profondément, les fumées de Bacchus ayant surchargé son cerveau. Sur l’ordre du duc, des gens enlevèrent ce dormeur qui, insensible comme une souche, ne s’éveilla pas, et le portèrent dans une des plus somptueuses parties du palais, en une chambre meublée princièrement. Là, après l’avoir couché sur un lit magnifique, on le dépouilla de ses mauvais habits, et on lui mit une chemise très-fine et très-propre, au lieu de la sienne qui était grosse et sale. On le laissa dormir tout à, son aise. Tandis qu’il cuve sa boisson, le duc prépare le plus réjouissant passe-temps qui se puisse imaginer.

« Dans la matinée l’ivrogne s’éveille, tire les rideaux de ce brave et riche lit, se voit dans une chambre ornée comme un Paradis, et considère le riche ameublement avec un étonnement que vous pouvez imaginer. Ne pouvant en croire ses yeux, il y porte ses doigts, et, bien qu’il les sente ouverts, il se persuade qu’ils sont fermés par le sommeil, et que tout ce qu’il voit est un pur rêve.

« Aussitôt qu’on s’aperçoit de son réveil, arrivent les officiers de la maison du duc, instruits par lui de ce qu’ils ont à faire ; des pages magnifiquement vêtus, des gentilshommes de la chambre, des gen-