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LES COMÉDIES DE L’AMOUR.

sormais l’Angleterre n’avait plus rien à envier aux autres nations ; le sublime Marini était dépassé ; l’incomparable Gongora était égalé. L’Angleterre du seizième siècle se pâmait devant l’Euphuës, comme la France du dix-septième devant le Grand Cyrus. Les petits-maîtres de l’époque savaient par cœur le roman nouveau, et, comme l’écrivait sir Henri Blount en 1592, il n’était pas une lady qui ne parlât l’Euphuisme. La préciosité britannique avait trouvé son La Calprenède dans Lyly ; elle eut son Saumaise dans John Florio. Barbouilleur classique, entiché d’Aristote et des trois unités, grand adversaire du drame national qu’il déclarait « n’être ni la vraie comédie, ni la vraie tragédie, mais une représentation d’histoires sans décorum[1], » le susdit Florio avait compilé un dictionnaire de précieuses qu’il publia en 1598, sous ce titre : Un monde de mots, avec une préface où Shakespeare, sans être nommé, était attaqué assez clairement. À en croire l’auteur lui-même, qui vantait son œuvre avec l’outrecuidance de Vadius, ce glossaire inouï n’était pas « de moindre valeur que le trésor de la langue grecque par Estienne. » Soutenu par les raffinés, ce pédant passa pour avoir définitivement fixé la langue nouvelle : il fut proclamé l’arbitre suprême des mots, le juge en dernier ressort des locutions, et toute expression non absoute par lui fut irrévocablement proscrite. Vaugelas lui-même n’obtint pas chez nous plus d’autorité, et nul doute que mainte précieuse anglaise eût chassé sans scrupule une servante coupable d’avoir prononcé un mot sauvage et bas condamné par Florio en termes décisifs.

Ainsi, à la fin du seizième siècle, la langue nationale et coutumière, la langue de Shakespeare, était menacée

  1. he plaies that they plaie in England are neither right comédies nor right tragédies, but représentation of histories without decorum. (Florio’s Works.)