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INTRODUCTION.

III

L’Angleterre, comme la France, a eu ses précieuses. La pédanterie que Molière reprocha, dans son immortelle comédie, à certaines femmes de son siècle, avait existé chez les contemporaines de Shakespeare, exagérée encore par le fort enseignement classique que la Renaissance donnait aux filles. Un écrivain qui a peint fidèlement la société anglaise vers la fin du règne d’Elisabeth, Harrison, disait : « N’omettons pas de déclarer, à la louange singulière des courtisans des deux sexes, que presque tous ont l’usage de plusieurs langages. Il me serait impossible de dire le nombre de gentilhommes et de dames qui, outre la connaissance du grec et du latin, sont versés dans l’italien, l’espagnol et le français[1]. » Cette éducation polyglotte avait produit de singuliers résultats : elle avait mis à la mode, parmi les gens du bel air, une espèce de jargon cosmopolite, composé du mélange de l’anglais avec une foule de citations empruntées à toutes les littératures de l’Europe. La langue usuelle, regardée comme du dernier bourgeois, avait été passée au crible et épurée de sa rudesse primitive. L’énergique prononciation populaire avait été amollie par une sorte de zézaiement aristocratique qui prétendait donner au vieil idiome saxon une harmonie toute méridionale. Dès l’an de grâce 1581, le poëte Lyly avait adopté le charabias naissant dans un roman alors célèbre, intitulé : Euphus. Toutes les subtilités de la scolastique courtoise, toutes les afféteries d’étiquette, toutes les emphases en vogue, toutes les extravagances du pathos fashionable avaient reçu là leur consécration définitive. Dé-

  1. Holinshed’s Chronicles, VI, p. 230 (1807).