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clef, élargis le berger et amène-le ici incontinent. J’ai à le charger d’une lettre pour mon amante.


PHALÈNE.

Maître, voulez-vous séduire votre belle ? Apprenez le branle français (36).


ARMADO.

Qu’entends-tu par là ? Le branle français !


PHALÈNE.

Voici la chose, maître accompli. Vous fredonnez une gigue du bout des lèvres, vous en battez la mesure avec vos pieds, et vous l’animez en levant les yeux au ciel ; vous soupirez cette note-ci ; vous chantez celle-là ; tantôt du gosier, comme si vous avaliez l’amour en le chantant ; tantôt du nez, comme si vous prisiez l’amour en le flairant. Votre chapeau s’avance comme un auvent sur l’échoppe de vos yeux. Vos bras sont croisés sur votre mince bedaine comme les pattes d’un lapin à la broche. Vos mains sont dissimulées dans vos poches, comme celles d’un personnage de vieux tableau. Vous avez soin surtout de ne pas rester trop longtemps sur le même air. Rien qu’une bribe et c’est assez ! Voilà les talents fantasques à l’aide desquels on perd les filles coquettes qui se seraient perdues sans cela, et grâce auxquels, pour peu qu’on les cultive, on devient, remarquez bien, un homme remarquable.


ARMADO.

Combien t’a coûté cette expérience ?


PHALÈNE.

Une obole d’observation.


ARMADO.

Mais oh !… Mais oh !…


PHALÈNE, fredonnant.

Le cheval de bois est oublié.