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INTRODUCTION.

apprivoisée avec l’œuvre définitive, et il reconnaîtra la même supériorité éclatante. Partout le dialogue a gagné en naturel et en vivacité ; la phrase gauche a pris de la tournure ; le mot jusque-là émoussé s’est changé en trait. Ce n’est pas le style seul qui a pris un mouvement nouveau, c’est l’action elle-même.

Dans la Sauvage apprivoisée primitive, le père Alfonso, qui tient la place de Baptista, a trois filles, Catherine, Émilia et Phylema. Ainsi que je l’ai déjà dit, Kate a pour amant Ferando, qui se charge de l’apprivoiser comme Petruchio. Quant aux deux sœurs puînées, Émilia et Phylema, elles ont pour galant, l’une, Aurelius, et l’autre, Polydor, deux amoureux insipides, qui font leur cour de la façon la plus monotone en attendant qu’ils épousent. Pour rendre cette seconde intrigue décidément amusante, qu’a fait Shakespeare ? Il n’a laissé à Catherine qu’une sœur qui a pris le nom de Bianca, et il nous a montré cette sœur unique poursuivie par trois prétendants, Lucentio, Hortensio et Gremio, qui tous les trois la courtisent sous des travestissements divers. C’est à cette modification que nous devons cet imbroglio étourdissant qui donne à la pièce l’air d’une comédie italienne. Nous y avons gagné cette scène inoubliable que Beaumarchais a imitée dans le Barbier, la scène ou Lucentio traduit si drôlement ce distique :

Bac ibat Simoïs, hic est sigeia lellus ;
Hic steterat Priami regia celsa senia.

« Hac ibat, comme je vous l’ai dit, Simoïs, je suis Lucentio, hic est, fils de Vincencio de Pise, Sigeia tellus, ainsi déguisé pour gagner votre amour ; hic steterat, et ce Lucentio qui est venu vous faire la cour, Priami, est mon valet Tranio, regia, qui a pris ma place, celsa