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LES COMÉDIES DE L’AMOUR.

cès, convenez-en. C’est la première parole sympathique qui soit encore sortie de cette bouche hargneuse. C’est le premier cri vraiment féminin qu’elle ait jeté. Mais Catharina est loin d’être apprivoisée encore ; et la preuve, c’est que, devant le refus formel de Petruchio, elle reprend son humeur opiniâtre : « Eh bien, soit ! faites comme vous voudrez. Moi, je ne partirai pas aujourd’hui, ni demain, ni avant que cela me plaise. La porte est ouverte, monsieur, voici votre chemin ! Il paraît que vous ferez un mari joliment maussade, puisque vous y allez si lestement… Messieurs, en avant pour le dîner de noces ! »

Cet instant critique va décider de l’avenir des époux. Si Petruchio cède, adieu pour jamais sa légitime suprématie ! Toute sa vie il sera mené par sa femme, heureux s’il n’est pas battu par elle. Ce sera Catharina qui, dans le ménage, portera les culottes. Mais Petruchio est à la hauteur du péril ; il est homme et il prétend le rester. « Allons, Cateau, s’écrie-t-il de sa voix la plus mâle, n’ayez pas l’air grognon, ne trépignez pas, n’ouvrez pas de grand yeux, ne vous irritez pas ; je veux être maître de ce qui m’appartient. Catharina est mon bien, ma chose, ma maison, mon mobilier, mon champ, mon cheval, mon bœuf, mon âne, mon tout ! La voilà ! y touche qui l’ose. » Et, ce disant, il enlève sa femme d’une main, brandit son épée de l’autre et se fraie un passage au milieu des convives ébahis.

Voilà les époux en route. La lune de fiel commence. Petruchio a juché sa moitié sur le cheval que vous connaissez, et lui-même s’est mis en croupe derrière elle. Sous le poids peu idéal du couple romanesque, la haridelle fait d’abord assez bonne contenance ; mais, après un trot de quelques milles, elle n’en peut déjà plus ; ses pieds flageolent, et bientôt, cédant aux séductions d’un