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a coûté la vie. Pâris a succombé pour s’être interposé jusqu’au dernier moment entre Roméo et Juliette ; il a été broyé dans le suprême embrassement des époux prédestinés.

Pâris tué, le Montagne peut enfin accomplir sans obstacle sa résolution. Il pénètre dans le tombeau, traînant le corps sanglant qu’il ensevelit de ses mains, en adversaire généreux ; puis, ce pieux devoir accompli, il contemple pour la dernière fois la forme terrestre de la beauté idéale qu’il croit, hélas ! enfuie ailleurs. — Un instant, on espère qu’il va reconnaître sa méprise. À voir ce teint blanc et rose, ces traits si calmes, cette figure si sereine, Roméo semble soupçonner d’abord que Juliette n’est qu’assoupie, « Ô ma bien-aimée, la mort ne t’a pas conquise ; la flamme de la vie est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes joues, et le blême drapeau de la mort n’est pas encore déployé là. » Mais ce doute ne fait que traverser son esprit comme une poétique image. Roméo ne prend pas au mot la tutélaire métaphore qu’une secrète inspiration lui suggère. Pour lui, Juliette est morte, bien morte : Balthazar ne le lui a-t-il pas dit ? Allons ! il faut mourir ! « Chère Juliette, je veux rester près de toi, et ne plus sortir de ce sinistre palais de la nuit. Je veux rester ici avec la vermine que tu as pour chambrière. Oh ! c’est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire aux étoiles ennemies cette chair lasse du monde… Viens, amer conducteur, viens acre guide. Pilote désespéré, lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente… À toi ! mon amour ! » À peine Roméo a-t-il été foudroyé par le poison, que Juliette tressaille. Elle ouvre les yeux ; son premier cri est pour demander Roméo. Encore engourdie par le sommeil, elle ne voit pas ce cadavre qui l’étreint. Il faut que Laurence, qui vient d’entrer, lui révèle l’affreuse