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fou t’a forcé de fuir. » Mais l’inconnu brave la commisération de Roméo et le provoque de son épée. Le Montague pare le coup et riposte : son adversaire tombe expirant, Roméo ne sait pas encore qui il a tué : il approche la torche du cadavre, et reconnaît — qui ? Son rival, Pâris.

Nombre de critiques ont blâmé comme une complication inutile ce duel entre Pâris et Roméo que le poëte a ajouté à la légende italienne. Ces critiques auraient dû mieux comprendre la pensée du maître. Si Shakespeare s’est ici départi de sa scrupuleuse fidélité au scénario original, c’est qu’un motif puissant l’y a déterminé. Sans doute la conscience du poëte a protesté contre l’impunité accordée par la tradition au persécuteur de Juliette. La coupable obstination de Pâris lui a paru mériter un châtiment. N’est-ce pas en effet Pâris qui a réduit Juliette au désespoir ? Voulant épouser la fille de Capulet, cet homme ne l’a même pas consultée ! Au lieu de s’adresser à elle afin d’obtenir son aveu, il a provoqué contre elle toutes les rigueurs du despotisme paternel. En vain Laurence lui avait reproché cette conduite déloyale ; Pâris n’a pas tenu compte de ces objections. En dépit de Juliette elle-même, qui ne lui dissimulait pas ses antipathies, il s’est entêté dans ses poursuites avec la froide persévérance d’un calculateur qui ne voit dans le mariage que le contrat, et qui traite, comme des affaires d’argent, les plus délicates questions du cœur. Poussé par la plus prosaïque convoitise, le comte a voulu faire violence aux goûts de Juliette ; il a attenté aux franchises les plus sacrées de cette belle âme. Le téméraire ! il n’a pas vu où devait l’entraîner sa triste cupidité. En s’acharnant ainsi, il n’a pas vu à quelle rivalité formidable il allait se heurter ; il n’a pas deviné qu’il essayait de séparer deux existences inséparables. Cette erreur lui