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prêtre a tout arrangé et tout deviné ; il a tout prévu, oui, tout, — hormis l’imprévu ! Laurence a bien écrit à Roméo pour lui révéler son plan mystérieux, mais la lettre n’a pas été remise à Roméo. Le moine qui s’était chargé de la porter a été retenu par un accident. — Cet accident, c’est le veto mis par le sort au bonheur des amants véronais. Cet accident, c’est le trait oblique lancé sur les deux prédestinés par les astres ennemis. Cet accident, c’est par la brusque échappatoire opposée à la conjecture par mystère ! Cet accident, c’est l’infranchissable grain de sable jeté par la fatalité en travers de la volonté humaine.

Hélas ! les plus sages sont sujets à l’erreur : frère Jean n’ayant pu remplir sa mission, le projet de Laurence avorte. Balthazar arrive le premier ; et, au lieu de l’heureuse issue qu’avait rêvée le moine, arrive la catastrophe.

Persuadé par le récit du page que Juliette est morte, Roméo ne verse pas une larme, ne pousse pas un sanglot, n’articule pas un cri. Devant une telle douleur, le poëte a fait taire la parole : il n’a pas cherché à exprimer l’inexprimable, il n’a pas tenté de définir l’infini. À quoi bon pour ce désespoir les lieux communs de la plainte ? Juliette est morte. Il s’agit bien de la pleurer ! Il faut la rejoindre. « Ô ma Juliette, je dormirai près de toi ce soir ! » Pour arriver à ce but suprême, Roméo veut le moyen le plus infaillible et le plus rapide : il s’empoisonnera. Mais comment se procurer du poison ? La loi de Mantoue punit de mort le trafic de cette denrée-là. Bien misérable serait celui que l’appât du gain déciderait à braver une prohibition si terrible. C’est alors que Roméo se souvient d’avoir rencontré, il y a quelques jours, un pauvre apothicaire occupé à cueillir des simples. « Ce gueux que la famine a rongé jusqu’aux os » tient aux