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Juliette ne rappelle jamais celle que produit chez sa sœur Imogène la grandeur morale, ou chez sa sœur Portia la puissance intellectuelle ; elle est fondée sur le sentiment, non sur le caractère ; elle est accidentelle, non inhérente. Otez à Juliette son amour, vous retrouverez tout de suite la faible et pusillanime nature d’une naïve enfant. Au contraire restituez-lui sa passion, et aussitôt cette nature s’exaltera, sa faiblesse deviendra force, sa pusillanimité se changera en intrépidité, sa naïveté se transformera en éloquence. Elle aura tout courage et toute bravoure ; elle affrontera toutes les épreuves, tous les périls, tous les épouvantails. L’enfant deviendra sublime, et l’héroïsme posera sur ce front de quinze ans son éblouissante auréole.

Jusqu’ici le stratagème imaginé par Laurence a réussi entièrement. Ce que le moine avait prémédité s’est accompli dans le moindre détail. Le matin même où Pâris devait l’épouser, Juliette, immobilisée par le somnifère, a été déclarée morte, et conduite au cimetière au lieu d’être menée à l’église. « Tous les préparatifs de fête se sont changés en appareil funèbre ; le gai concert est devenu un glas mélancolique, le repas de noces un triste banquet d’obsèques, l’hymne solennel un chant lugubre. » La jeune femme, couchée dans un cercueil ouvert, dort au caveau de famille ; avant vingt-quatre heures, elle doit s’éveiller. Qu’alors Roméo arrive, qu’il la retire du sépulcre, l’emmène de cette triste Vérone, et les deux époux, désormais à l’abri du péril, pourront transporter dans quelque désert éloigné l’Éden de leur amour ! Oh ! quelle existence d’extases, de ravissements et de délices leur promet ce paradis retrouvé ! Quelle joie de vivre, loin des haines du monde, sous quelque humble toit, côte à côte, la bouche sur la bouche, le cœur sur le cœur, Roméo pour Juliette, Juliette pour Roméo ! Le bon