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pagnie de Pâris, ou je t’y traînerai sur la claie, moi ! — Cher père, je vous en supplie à genoux, ayez la patience de m’écouter, rien qu’un mot ! — Arrière, éhontée ! » Repoussée par le vieillard qui vient de sortir furieux, Juliette se traîne aux pieds de lady Capulet. Si son père ne l’a pas comprise, peut-être sa mère la devinera-t-elle : « Oh ! ne me rejetez pas, ma mère bien-aimée. Ajournez ce mariage d’un mois, d’une semaine. Sinon, dressez le lit nuptial dans le sombre monument où Tybalt repose ! — Ne me parle plus, je n’ai rien à te dire, car entre toi et moi tout est fini. » Et lady Capulet court rejoindre son mari. Qui donc aura pitié de la pauvre enfant, si sa mère l’abandonne ? Il est encore une affection sur laquelle Juliette compte : la nourrice ! — Oui, cette vieille servante qui l’a allaitée, qui l’a tenue dans ses bras toute petite, qui a obtenu d’elle son premier sourire, et, vous vous en souvenez, sa première grimace, cette fidèle gouvernante qui l’a vue grandir sous ses yeux, qui toujours l’a gâtée, adulée, choyée, qui pour elle a tendu les langes du berceau et les draps du lit nuptial, celle-là du moins sympathisera avec Juliette : « Ô mon Dieu, nourrice, comment empêcher cela ? Console-moi, conseille-moi ! » Ici encore le sublime se heurte au grotesque. Le vulgaire raisonnement de la nourrice n’indique au noble délire de Juliette que le plus ignoble expédient : « Ma foi, écoutez ! Roméo est banni ; je gage le monde entier contre néant qu’il n’osera jamais venir vous réclamer… Puisque tel est le cas, mon avis, c’est que vous épousiez le comte. Oh ! c’est un si aimable gentilhomme. Roméo n’est qu’un torchon à côté de lui ! » Devant cet infâme conseil, la généreuse créature se révolte, Juliette récuse à tout jamais le lâche dévouement qui lui offre le bonheur dans le déshonneur : « Ô vieille damnée ! abominable démon ! Je ne sais quel