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instant la perte de Tybalt paraît être le regret suprême de Juliette : on dirait qu’alors elle se rappelle cette douce enfance dont Tybalt fut le compagnon, et que ces souvenirs affluent dans son esprit pour accuser Roméo. Durant une minute, les prédilections de la jeune fille semblent dominer les affections de la femme. Juliette cesse d’être une Montagne pour redevenir une Capulet. À l’écouter parler de Roméo, on croirait entendre la Chimène maudissant Rodrigue : « Ô cœur de reptile caché sous la beauté en fleur ! Corbeau aux plumes de colombe ! Agneau ravisseur de loups ! Méprisable substance d’une forme divine ! Se peut-il que la perfidie habite un si splendide palais ! » Mais l’Italienne n’a pas l’acharnement familial de l’Espagnole. Chez elle, cette apparente velléité de résistance à la passion n’a que la durée d’un éclair. Pour que ses vrais sentiments fassent explosion, il suffit d’un mot de la nourrice : « Il n’y a plus à se fier aux hommes, marmonne cette commère, ce sont tous des parjures, tous des vauriens, tous des hypocrites. Ah ! où est mon valet ? Vite, qu’on me donne de l’eau-de-vie !… Honte à Roméo ! »

Travesties de cette façon bouffonne, les paroles que Juliette vient de prononcer contre son mari lui semblent autant de blasphèmes ; elle se tourne avec fureur contre la vieille qui lui renvoie cet écho burlesque de ses imprécations : « Maudite soit ta langue pour ce souhait ! Il n’est pas né pour la honte, lui ! La honte serait honteuse de siéger sur son front, car c’est le trône où l’honneur devrait être couronné monarque absolu de l’univers. Ah ! quel monstre j’étais de l’outrager ainsi ! » Le grotesque déchaîne le sublime. Provoqué par la ridicule interruption de la nourrice, l’amour reparaît chez Juliette dans toute sa pathétique grandeur ; le désespoir de l’épouse foudroie le deuil de la cousine de ses dédains