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doute pas que Shakespeare n’eût été capable de prolonger son existence, bien que quelques-unes de ses saillies dépassent la portée de Dryden. » La riposte de Johnson est dure, mais méritée. Conçoit-on, en effet, l’outrecuidance du poëte de la Restauration, raillant, sur un propos de coulisse, l’incapacité de Shakespeare ! Comme il est vraisemblable que l’auteur de Comme il vous plaira et de Beaucoup de bruit pour rien eût proclamé son impuissance à soutenir jusqu’au bout un personnage comique ! Shakespeare, le père de Béatrice et de Rosaline, Shakespeare, l’auteur de l’intarissable Falstaff, se déclarant épuisé par Mercutio ! Quelle absurdité ! — L’affirmation de Dryden ne prouve qu’une chose : c’est qu’il n’a point compris la savante construction du drame ; dont il parle. La mort de Mercutio n’est pas un accident intempestif, dû au caprice soudain d’un esprit fatigué ; elle est l’événement nécessaire d’où doit sortir le dénoûment même.

Tybalt doit tuer Mercutio afin que Roméo tue Tybalt. Pour que cet Hamlet de l’amour s’arrache à son inaction, pour qu’il soit entraîné à se battre avec ce Laërtes farouche dont Juliette est la cousine, il faut une de ces causes suprêmes qui mettent l’épée à la main des plus lâches : il faut qu’il ait à venger, sinon un père, du moins un frère. « Donc ce gentilhomme, mon intime ami, a reçu un coup mortel pour moi, après l’outrage déshonorant fait à ma réputation !… Tybalt est vivant, triomphant, et Mercutio est tué. Ah ! remonte au ciel, circonspecte douceur, et toi, furie à l’œil de flamme, sois mon guide !… Tybalt, reprends pour toi ce nom d’infâme que tu m’as donné tout à l’heure. L’âme de Mercutio n’a fait que peu de chemin au-dessus de nos têtes ; elle attend que la tienne aille lui tenir compagnie ! Il faut que toi ou moi ou tous deux nous allions la re-