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qu’un Montague ? Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d’un homme… Oh ! sois quelque autre nom ! Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons rose embaumerait autant sous un autre nom. Quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il n’en garderait pas moins ses chères perfections… Roméo, renonce à ton nom, et, en échange de ton nom, prends-moi tout entière. — Je te prends au mot, répond-il, appelle-moi seulement ton amour, et je reçois un nouveau baptême, je ne suis plus Roméo. » La Juliette anglaise est bien plus fatalement éprise que la Giulietta italienne ou la Julia espagnole. Elle ne résiste pas, comme celles-ci, aux sollicitations de son amant ; elle se donne tout de suite, à jamais : « Ah ! je voudrais bien rester dans les convenances, je voudrais bien nier ce que j’ai dit. Mais adieu les cérémonies ! M’aimes-tu ? Je sais que tu vas dire oui, et je te croirai sur parole… Si tu penses que je me laisse trop vite gagner, je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je te dirai non, pour que tu me fasses la cour : autrement, rien au monde ne m’y déciderait. En vérité, beau Montague, je suis trop éprise, et aussi tu pourrais croire ma conduite légère ; mais crois-moi, gentilhomme, je me montrerai plus fidèle que celles qui savent le mieux affecter la réserve. » Devant Roméo, Juliette laisse tomber tous les voiles ; elle n’a ni honte, ni coquetterie, ni fierté ; elle dédaigne la tactique banale de la défensive féminine ; les ruses de la résistance lui répugnent comme autant d’hypocrisies. À quoi bon les équivoques ? À quoi bon les faux-fuyants ? À quoi bon les délais ? À quoi bon les mensonges ? N’est-elle pas à lui comme il est à elle ? Qu’il la possède donc. Pudeur suprême de l’amour ! la vierge s’offre avec l’empressement de la prostituée.