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donner une idée de la crise morale qui précède chez le jeune homme l’explosion de la passion. Roméo a peine à se rendre compte de ce qu’il éprouve ; il est inquiet, agité ; il a la fièvre de la sympathie. Il faut qu’il aime ; mais qui ? mais qui donc ?

C’est l’époque où le carnaval agite ses grelots dans les rues de Vérone. Le soir vient. Voyez-vous ce palais dont les vitres s’illuminent ? Eh bien, s’il est dans le monde un lieu funeste pour Roméo Montague, c’est cette demeure splendide. Là les Capulets sont en fête ; là sont réunis tous les ennemis de Roméo : de tous les cavaliers, de toutes les dames qui entrent sous ce porche, il n’en est pas un, il n’en est pas une qui ne prononce avec exécration le nom de Montague. Que Roméo passe donc vite devant cette maison maudite, et qu’il se garde d’y entrer !… Mais je ne sais quelle séduction, plus forte que la raison, entraîne le Montague. Il semble fasciné par ce seuil fatal ; il se sent entraîné vers ce salon doré par la même force mystérieuse qui attire Hamlet sur la sombre plate-forme. — Il entre, déguisé en pèlerin. Il regarde tous ces fronts menaçants, tous ces visages hostiles. Ô stupeur ! « Quelle est, murmure-t-il, cette dame qui enrichit la main de ce cavalier là-bas ? Oh ! elle apprend aux flambeaux à resplendir ! Sa beauté est suspendue à la joue de la nuit comme un riche joyau à l’oreille d’une Éthiopienne ! Beauté trop précieuse pour la possession, trop exquise pour la terre !… Mon cœur a-t-il aimé jusqu’ici ? Non, car je n’avais pas encore vu la vraie beauté. » Dès ce moment, Roméo ne s’appartient plus : la vague tendresse qu’il éprouvait naguère est devenue une irrésistible passion ; la beauté qu’il rêvait a enfin pris forme devant ses yeux ravis. Dans son extase, le jeune homme ne remarque pas Tybalt qui le menace de son épée ; il n’a qu’une préoccupation, contempler