Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/483

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voir aucunement pour l’accusation proposée, leur dit avec une voix assurée :

— Messieurs, il n’y a celui d’entre vous qui (s’il avait égard à ma vie passée et à mes vieux ans et au triste spectacle où la malheureuse fortune m’a maintenant réduit) ne soit grandement émerveillé d’une tant soudaine et inespérée mutation : attendu que depuis soixante et dix ou douze ans que je fis mon entrée sur la terre et que je commençai à éprouver les vanités de ce monde, je ne fus oncques atteint, tant s’en faut convaincu de crime aucun qui me sût faire rougir, encore que je me reconnaisse devant Dieu le plus grand et abominable pécheur de la troupe. Si est-ce toutefois que lorsque je suis prêt à rendre mon compte et que les vers, la terre et la mort m’ajournent à tous les moments du jour à comparaître devant la justice de Dieu, ne faisant plus autre chose qu’attendre mon sépulcre, c’est l’heure (ainsi comme vous vous persuadez) en laquelle je suis tombé au plus grand intérêt et préjudice de ma vie et de mon honneur. Et ce qui a engendré cette sinistre opinion de moi en vos cœurs, sont (peut-être) ces grosses larmes qui découlent en abondance dessus ma face : comme s’il ne se trouvait pas en l’écriture sainte, que Jésus-Christ eût pleuré, ému de pitié et compassion humaine, et même que le plus souvent elles sont fidèles messagères de l’innocence des hommes. Ou bien, ce qui est plus probable, c’est l’heure suspecte et les ferrements, comme le magistrat a proposé, qui me rendent coupable des meurtres, comme si les heures n’avaient pas toutes été créées du Seigneur, égales : et ainsi que lui-même a enseigné, il y en a douze au jour, montrant pour cela qu’il n’y a point exception d’heures ni de moments, mais qu’on peut faire bien ou mal à toutes indifféremment, ainsi que la personne est guidée ou délaissée