Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/481

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à vers, indignes de toi ? Hélas ! hélas ! quel besoin m’était-il maintenant que les douleurs se renouvelassent en moi, que le temps et ma longue patience devaient ensevelir et éteindre ? Ah ! misérable et chétive que je suis ! pensant trouver remède à mes passions, j’ai émoulu le couteau qui a fait la cruelle plaie dont je reçois le mortel hommage ! ah ! heureux infortuné tombeau qui servira es siècles futurs de témoin de la plus parfaite alliance qu’ont les deux plus infortunés amants qui furent oncques ! reçois maintenant les derniers soupirs et accès du plus cruel de tous les cruels sujets d’ire et mort.

Et comme elle pensait continuer ses plaintes, Pierre avertit frère Laurens qu’il entendait un bruit près de la citadelle, duquel intimidés ils s’éloignèrent promptement, craignant être surpris. Et lors Juliette se voyant seule et en pleine liberté, prit de relief Rhoméo entre ses bras, le baisant par telle affection qu’elle semblait être plus atteinte d’amour que de la mort. Et ayant tiré la dague que Rhoméo avait ceinte à son côté, se donna de la pointe plusieurs coups au travers du cœur, disant d’une voix faible et piteuse :

— Ha ! mort, fin de malheur et commencement de félicité, sois la bienvenue : ne crains à cette heure de me darder, et ne donne aucune dilation à ma vie, de peur que mon esprit ne travaille à trouver celui de mon Rhoméo entre tant de morts ! Et toi, mon cher seigneur et loyal époux Rhoméo, s’il te reste encore quelque connaissance, reçois celle que tu as si loyalement aimée, et qui a été cause de ta violente mort : laquelle t’offre volontairement son âme afin qu’autre que toi ne soit jouissant de l’amour que si justement tu as conquis, et afin que nos esprits, sortant de cette lumière, soient éternellement vivants ensemble, au lieu d’éternelle immortalité !