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quoi Rosélo, qui semblait être passionnément épris de Julie, est-il prêt à la tromper avec la première fille venue ? Nous ne savons. L’auteur ne se donne pas la peine d’expliquer cette contradiction. Lui-même ne croit pas plus que nous à la réalité des sentiments qui animent ses personnages : il doute de cette affection exceptionnelle « que Rosélo et Julie professent l’un pour l’autre ; voilà pourquoi il en altère sans scrupule le dénoûment tragique ; voilà pourquoi il en fait la caricature dans l’amourette bouffonne du gracioso et de la soubrette.

Lope de Véga a fait la parodie de la légende italienne, Shakespeare en a fait le drame.

William a vengé les amants de Vérone des ironies de Lope : il leur a restitué leur tendresse éperdue, leur fidélité inébranlable, leur suicide sublime. Ces héros, fourvoyés dans la comédie, il les a livrés pour toujours à la fatalité tragique. Il les a soustraits au bonheur banal dont le poëte espagnol avait flétri leur union, et il les a voués à jamais au martyre dont ils étaient dignes. Il leur a rendu leur ennui, leur désespoir, leur agonie ; il leur a rendu leurs sanglots, et les larmes du genre humain.

Le drame anglais n’est pas la reproduction de la légende italienne, il en est la résurrection. Shakespeare a ranimé de son souffle souverain toutes ces figures ensevelies dans la tradition : Roméo, Juliette, Tybalt, la nourrice, le moine, le vieux Capulet. Grâce à lui, chacune de ces ombres a acquis une individualité impérissable. Le poète a fait revivre, non-seulement les personnages, mais l’époque disparue. Dès la première scène, dans cette Vérone qu’ensanglantent les querelles civiles, nous reconnaissons l’Italie du quatorzième siècle, cette misérable Italie pour laquelle le Dante mendie, du fond