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sépulcre pour donner air à Juliette, laquelle était prête à s’éveiller. Et approchant du lieu, il avisa la clarté dedans, qui lui donna terreur jusques à ce que Pierre, qui était près, l’eut acertené que Rhoméo était dedans et n’avait cessé de se plaindre et lamenter depuis deux


    qu’il aurait l’assurance que Juliette serait Vivante et disposée à prendre soin de ses jours. Il lui dit, à ce sujet, les choses les plus touchantes pour la convaincre. Quant à lui, il se sentait progressivement défaillir ; sa vue était déjà presque éteinte, et ses forces l’abandonnaient ; tout à coup, il tomba en fixant d’une manière attendrissante ses derniers regards sur sa femme inconsolable ; il s’écria : « Ô ciel ! malheureux que je suis ! adieu, ma chère Juliette, adieu, je meurs. »

    Le père Lorenzo (quelle qu’en fût la cause) n’avait pas voulu transporter Juliette la nuit même qu’elle fut ensevelie, dans une chambre du couvent. La nuit suivante, voyant que Roméo ne paraissait pas, il emmena avec lui un religieux qui avait sa confiance, et il vint avec tout ce qu’il fallait pour ouvrir le tombeau. Les deux religieux y arrivèrent au moment où Roméo allait exhaler son dernier soupir. Le père Lorenzo, ayant vu que la porte du tombeau était ouverte, et reconnu Piétro, lui dit familièrement : « Eh ! l’ami, où est ton maître ? » Juliette, entendant parler et ayant reconnu tout de suite la voix du religieux, soulevant la tête, lui adressa ce qui suit : « Que Dieu vous le pardonne, mon père, mais vous avez été bien exact à envoyer la lettre à Roméo ! » — « Je la lui ai bien certainement adressée, répondit le Père ; et c’est le frère Anselme, que tu connais bien, que j’ai chargé de ce message. Mais, ma fille, pourquoi me fais-tu cette question ? » Juliette, fondant en larmes, lui répondit : « Venez ici, et vous le verrez. »

    Le religieux se rendit à l’invitation de Juliette et vit, en effet, Roméo couché et à qui il restait à peine un souffle de vie : « Roméo, mon cher fils, qu’as-tu ? quel mal éprouves-tu ? » Roméo, quoique à son heure suprême, ouvrit encore ses yeux mourants, reconnut le religieux et lui dit avec une grande difficulté qu’il lui recommandait Juliette, que, pour lui, ni secours ni conseils n’étaient plus nécessaires, et que, répondant de ses fautes, il demandait pardon à Dieu et à lui. À peine l’infortuné Roméo eut-il prononcé ces dernières paroles et se fut-il frappé faiblement la poitrine, qu’il expira.

    Combien ce spectacle fut affreux pour sa jeune femme déjà réduite au désespoir ! Mon cœur est incapable de pouvoir le décrire. Que celui qui porte un cœur sensible et qui aime véritablement, s’en fasse une juste idée et cherche, par l’imagination, à se représenter un spectacle aussi horrible. Celle-ci, sanglotant, répétait sans cesse le nom d’un époux adoré, qu’elle appelait en vain : le cœur brisé, elle tomba sur le corps inanimé de Roméo, où sa douleur la retint longtemps évanouie. Le bon religieux et Piétro, excessivement affligés, partageant sa douleur et touchés de son désespoir, réussirent, à force de soins, à la rappeler à la vie. Ayant recouvré le sentiment, elle joignit étroitement ses deux mains et les réunissant avec force, elle donna un libre cours à ses larmes ; puis, embrassant avec une extrême tendresse le corps glacé de son mari, elle dit :

    — « Ah ! cher et seul objet de toutes mes affections, source de tous mes