Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/469

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sur la table, emplit la fiole que le bon père lui avait donnée : et après avoir fait cette mixtion, elle mit le tout sous le chevet de son lit, puis elle se coucha : et, étant au lit, nouveaux pensers commencèrent à l’environner, avec une appréhension de mort si grande qu’elle ne savait en quoi se résoudre, mais se plaignant incessamment, disait :

— Ne suis-je pas la plus malheureuse et désespérée créature qui naquit onques entre les femmes ? Pour moi n’y a au monde que malheur, misère et mortelle tristesse, puisque mon infortune m’a réduite à telle extrémité que, pour sauver mon honneur et ma conscience, il faut que je dévore ici un breuvage duquel je ne sais la vertu. Mais que sais-je (disait-elle) si l’opération de cette poudre se fera point plus tôt ou plus tard qu’il n’est de besoin et que, ma faute étant découverte, je demeure la fable du peuple ? Que sais-je davantage si les serpents et autres bêtes venimeuses qui se trouvent coutumièrement aux tombeaux et cachots de la terre m’offenseront pensant que je sois morte ? Mais comment pourrai-je endurer la puanteur de tant de charognes et ossements de mes ancêtres qui reposent en ce sépulcre ? Si de fortune je m’éveillais avant que Rhoméo et Laurens me vinssent secourir ?

Et ainsi qu’elle se plongeait en la contemplation de ces choses, son imagination fut si forte qu’il lui semblait avis qu’elle voyait quelque spectre ou fantôme de son cousin Thibaut, en la même sorte qu’elle l’avait vu blessé et sanglant, et appréhendait qu’elle devait vive être ensevelie à son côté avec tant de corps morts et d’ossements dénués de chair que son tendre corps et délicat se prit à frissonner de peur, et ses blonds cheveux à hérisser tellement que, pressée de frayeur, une sueur froide commença à percer son cuir et arroser tous ses membres,