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et ainsi s’en partirent ensemble pour l’aller trouver. La mère, avertie de sa venue, fit préparer sa fille à laquelle elle commanda de n’épargner ses bonnes grâces à la venue du comte, lesquelles elle sut si bien déployer, qu’avant qu’il partît de la maison, elle lui avait si bien dérobé son cœur, qu’il ne vivait désormais qu’en elle, et lui tardait tant que l’heure déterminée n’était venue qu’il ne cessait d’importuner et le père et la mère de mettre une fin et consommation à ce mariage. Et ainsi se passa cette journée assez joyeusement, et plusieurs autres, jusques au jour précédant les noces, auquel la mère de Juliette avait si bien pourvu qu’il ne restait rien de ce qui appartenait à la magnificence et grandeur de leur maison. Villefranche, duquel nous avons fait mention, était un lieu de plaisance où le seigneur Antonio se voulait souvent récréer, qui était un mille où deux de Vérone, où le dîner devait se préparer, combien que les solennités requises dussent être faites à Vérone.

Juliette sentant son heure approcher, dissimulait le mieux qu’elle pouvait, et quand ce vint l’heure de se retirer, sa dame de chambre lui voulait faire compagnie et coucher en sa chambre, comme elle avait accoutumé. Mais Juliette lui dit :

— Ma grand’amie, vous savez que demain se doivent célébrer mes noces, et parce que je veux passer la plupart de la nuit en oraisons, je vous prie pour aujourd’hui me laisser seule et venez demain sur les six heures m’aider à m’accoûtrer[1].

Ce que la bonne vieille lui accorda aisément, ne se doutant pas de ce qu’elle se proposait de faire. Juliette, s’étant retirée seule en sa chambre, ayant un bocal d’eau

  1. Dans la légende italienne, Juliette n’éloigne pas sa gouvernante, qui passe la nuit dans sa ehambre. La précaution prise ici de congédier la camériste est due à la sagacité du traducteur français.