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les ardeurs de l’inconsidérée jeunesse bouillonnaient en mon corps. Entends donc, ma fille, qu’avec les autres grâces et faveurs que j’ai reçues du ciel, j’ai appris et expérimenté longtemps la composition d’une pâte que je fais de certains soporifères, laquelle, peu après réduite en poudre et bue avec un peu d’eau, en un quart-d’heure endort tellement celui qui la prend, et ensevelit si bien ses sens et autres esprits de vie, qu’il n’y a médecin tant excellent qui ne juge pour mort celui qui en a pris. Et a encore davantage un effet plus merveilleux : c’est que la personne qui en use ne sent aucune douleur ; et, selon la quantité de la dose qu’on a reçue, le patient demeure en ce doux sommeil, puis, quand son opération est parfaite, il retourne en son premier état. Or, reçois donc maintenant l’instruction de ce que tu dois faire, et dépouille cette affection féminine, et prends un courage viril, car en la seule force de ton cœur consiste l’heur ou malheur de ton affaire. Voilà une fiole que je te donne, laquelle tu garderas comme ton propre cœur, et le soir dont le jour suivant seront tes épousailles, ou le matin avant jour, tu l’empliras d’eau et boiras ce qui est contenu dedans, et lors tu sentiras un plaisant sommeil, lequel glissant peu à peu par toutes les parties de ton corps, les contraindra si bien qu’elles demeureront immobiles, et sans faire leurs accoutumés offices, perdront leurs naturels sentiments ; et demeureras en telle extase l’espace de quarante heures pour le moins, sans aucun pouls ou mouvement perceptible : de quoi étonnés ceux qui te viendront voir te jugeront morte, et selon la coutume de notre cité, ils te feront apporter au cimetière qui est près notre église et te mettront au tombeau où ont été enterrés tes ancêtres les Capellets. Et cependant j’avertirai le seigneur Rhoméo par homme exprès de toute notre affaire, lequel est à Mantoue, qui ne faudra à se trouver