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messe que j’ai faite de toi au comte Pâris, je te ferais dès à présent sentir combien est grande la juste colère d’un père indigné contre l’enfant ingrat[1].

Et, sans attendre autre réponse, le vieillard part de sa chambre et laisse là sa fille à genoux, sans vouloir attendre aucune réponse d’elle. Juliette, connaissant la fureur de son père, craignant d’encourir son indignation ou de l’irriter davantage, se retira (pour ce jour) en sa chambre[2] et exerça toute la nuit plus ses yeux à pleurer qu’à dormir. Et, le matin, elle partit, feignant aller à la messe, avec sa dame de chambre, arriva aux Cordeliers, et, après avoir fait appeler frère Laurens, le pria de l’ouïr en confession. Sitôt qu’elle fut à genoux devant lui, elle commença sa confession par larmes, lui remontrant le grand malheur qui lui était préparé pour le mariage accordé par son père avec le comte Pâris, et, pour la conclusion lui dit :

— Monsieur, parce que vous savez que je ne puis être mariée deux fois et que je n’ai qu’un Dieu, qu’un mari et qu’une foi, je suis délibérée partant d’ici, avec ces deux mains que vous voyez jointes devant vous, ce jourd’hui donner fin à ma douloureuse vie : afin que mon esprit porte témoignage au ciel et mon sang à la terre, de ma foi et loyauté gardée.

Puis, ayant mis fin à ce propos, elle regardait çà et là, faisant entendre, par sa farouche contenance, qu’elle bâtissait quelque sinistre entreprise. De quoi frère Lau-

  1. Tout ce discours est l’œuvre de Boisteau.
  2. Le traducteur supprime ici un incident important de la légende italienne. D’après le récit de Bandello, Juliette, une fois retirée dans son appartement, écrit à Roméo tout ce qui s’est passé et lui fait parvenir la lettre par l’intermédiaire du père Lorenzo. Roméo lui répond qu’elle soit tranquille, que bientôt il viendra la chercher et l’emmènera avec lui à Mantoue. — Boisteau a jugé nécessaire que Rhoméo ignorât jusqu’au bout le péril qui menace sa femme, et cette correction sagace a été consacrée par Shakespeare.