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main forte, non point en habit dissimulé, comme étrangère, mais comme mon épouse et perpétuelle compagne. Et par ainsi modérez désormais vos passions, et vivez assurée que la mort seule me peut séparer de vous, et non autre chose.

Les raisons de Rhoméo gagnèrent tant sur Juliette, qu’elle lui répondit :

— Mon cher ami, je ne veux que ce qui vous plaît. Si est-ce quelque part que vous tiriez, mon cœur vous demeurera pour gage du pouvoir que vous m’avez donné sur vous. Cependant, je vous prie ne faillir me faire entendre souvent par frère Laurens en quel état seront vos affaires, même le lieu de votre résidence[1].

Ainsi ces deux pauvres amants passèrent la nuit ensemble, jusques à ce que le jour qui commençait à poindre causa leur séparation avec extrême deuil et tristesse. Rhoméo, ayant pris congé de Juliette, s’en va à Saint-François, et, après qu’il eût fait entendre son affaire à frère Laurens, partit de Vérone accoutré en marchand étranger, et fit si bonne diligence que, sans encombrier, il arriva à Mantoue (accompagné seulement de Pierre, son serviteur, lequel il renvoya soudainement à Vérone, au service de son père), où il loua maison ; et, vivant en compagnie honorable, s’essaya pour quelques mois à décevoir l’ennui qui le tourmentait. Mais, durant son absence, la misérable Juliette ne sut donner si bonnes trêves à son deuil que, par la mauvaise couleur de son visage, on ne découvrît aisément l’intérieur de sa passion.

À raison de quoi sa mère, qui l’entendait soupirer à toute heure et se plaindre incessamment, ne se put contenir de Lui dire :

  1. Ce dialogue diffère entièrement, sinon par le fond, du moins par la forme, du lexte italien.