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en laquelle on put voir aussi la plus grande part de la jeunesse de Vérone. La famille des Capellets (comme nous avons montré au commencement de cette histoire) était en disside avec celle des Montesches, qui fut la cause pour pour laquelle les Montesches ne se trouvèrent à ce convi, hormis ce jeune adolescent Rhoméo Montesche, lequel vint en masque après le souper avec quelques autres jeunes gentilshommes. Et après qu’ils eurent demeuré quelque espace de temps la face couverte de leurs masques, ils se démasquèrent. Et Rhoméo tout honteux se retira en un coin de la salle ; mais, pour la clarté des torches qui étaient allumées, il fut incontinent avisé de tous, spécialement des dames, car, outre la naïve beauté de laquelle la nature l’avait doué, encore s’émerveillaient-elles davantage de son assurance, et comme il avait osé entrer avec telle privauté en la maison de ceux qui avaient peu d’occasion de lui vouloir bien. Toutefois les Capellets, dissimulant leur haine, ou bien pour la révérence de la compagnie, ou pour le respect de son âge, ne lui méfîrent, ni d’effet ni de paroles. Au moyen de quoi, avec toute liberté il pouvait contempler les dames à son aise, ce qu’il sut si bien faire, et de si bonne grâce, qu’il n’y avait celle qui ne reçut quelque plaisir de sa présence.

Et après avoir assis un jugement particulier sur l’excellence de chacune, selon que l’affection le conduisait, il avisa une fille entre autres d’une extrême beauté, laquelle, encore qu’il ne l’eût jamais vue, elle lui plut sur toutes, et lui donnait en son cœur le premier lieu en toute perfection de beauté. Et la festoyant incessamment par piteux regards, l’amour qu’il portait à sa première damoiselle demeura vaincu par ce nouveau feu, lequel prit tel accroissement et vigueur, qu’il ne se put oncques éteindre que par la seule mort, comme vous pourrez entendre par l’un de ces plus étranges discours que l’homme