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l’origine eu fût légère et assez mal fondée, si est-ce que par intervalle de temps elle s’enflamma si bien qu’en diverses menées, qui se dressèrent d’une part et d’autre, plusieurs y laissèrent la vie. Le seigneur Barthélemy de l’Escale, voyant un tel désordre en sa République, s’essaya par tous les moyens de réduire et concilier ces deux ligues, mais tout en vain, car leur haine était si bien enracinée qu’elle ne pouvait être modérée par aucune prudence ou conseil, de sorte qu’il ne put gagner sur eux autre chose que leur laisser les armes pour un temps, attendant quelque autre saison plus opportune où avec plus de loisir il espérait apaiser le reste.

Cependant que ces choses étaient en tel état, l’un des Montesches, qui se nommait Rhoméo, âgé de vingt à vingt et un ans, le plus beau et mieux accompli gentilhomme qui fût en toute la jeunesse de Vérone, s’énamoura de quelque damoiselle de Vérone[1], et en peu de jours fut tellement épris de ses bonnes grâces, qu’il abandonna toutes ses autres occupations pour la servir et honorer. Et après plusieurs lettres, ambassades et présents, il se délibéra enfin de parler à elle, et de lui faire ouverture de ses passions, ce qu’il fit sans rien pratiquer, car elle, qui n’avait été nourrie qu’à la vertu, lui sut tant bien répondre et retrancher ses affections amoureuses, qu’il avait occasion pour l’avenir de n’y plus retourner, et même se montra si austère qu’elle ne lui fit la grâce d’un seul regard ; mais plus le jeune enfant la voyait rétive, plus s’enflammait, et, après avoir continué quelques mois en telle servitude sans trouver remède à sa passion, se délibéra enfin de s’en aller de Vérone pour expérimenter si, en changeant de lieu, il pourrait changer d’affection, et disait en soi-même : Que me sert d’ai-

  1. Rosaline, dans le drame.