Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/401

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

mandèrent incontinent que c’était qu’il portait léans : il ouvrit son panier, et ôta les feuilles de figuier qui étaient dessus, et leur montra que c’étaient des figues. Ils furent tous émerveillés de la beauté et grosseur de ce fruit. Le paysan se prit à rire, et leur dit qu’ils en prissent s’ils voulaient : ils crurent qu’il dît vrai, et lui dirent qu’il les portât léans. Après que Cléopatra eut dîné, elle envoya à César des tablettes écrites et scellées, et commanda que tous les autres sortissent des sépultures où elle était, fors ses deux femmes : puis elle ferma les portes. Incontinent que César eut ouvert ces tablettes et eut commencé à y lire des lamentations et supplications par lesquelles elle le requérait qu’il voulût la faire inhumer avec Antonius, il entendit soudain que c’était à dire, et y cuida aller lui-même : toutefois il envoya premièrement en grande diligence voir que c’était. La mort fut fort soudaine : car ceux que César y envoya accoururent à grande hâte et trouvèrent les gardes qui ne se doutaient de rien, ne s’étant aucunement aperçus de cette mort ; mais quand ils eurent ouvert les portes, ils trouvèrent Cléopatra raide morte, couchée sur un lit d’or, accoutrée de ses habits royaux, et l’une de ses femmes, celle qui avait nom Iras, morte aussi à ses pieds, et l’autre, Charmion, à demi morte et déjà tremblante, qui lui raccoûtrait le diadème qu’elle portait à l’entour de la tête : il y eut quelqu’un qui lui dit en courroux : Cela est-il beau, Charmion ? Très-beau, répondit-elle, et convenable à une dame extraite de la race de tant de rois. Elle ne dit jamais autre chose, mais chût en la place toute morte près du lit. Aucuns disent qu’on lui apporta l’aspic dedans ce panier avec les figues, et qu’elle l’avait ainsi commandé qu’on le cachât de feuilles de figuier, afin que quand elle penserait prendre des figues, le serpent la piquât et mordît, sans qu’elle l’aperçut première ; mais que quand elle voulut ôter les feuilles pour reprendre du fruit, elle l’aperçut et dit : Es-tu donc ici ? et qu’elle lui tendit le bras tout nu pour le faire mordre. Les autres disent qu’elle le gardait dedans une buie, et qu’elle le provoqua et irrita avec un fuseau d’or, tellement que le serpent courroucé sortit de grande raideur et lui piqua le bras ; mais il n’y a personne qui en sache rien à la vérité. Car on dit même qu’elle avait du poison caché dedans une petite râpe ou étrille creuse qu’elle portait entre ses cheveux, et toutefois il ne se leva nulle tache sur son corps, ni n’y eut aucune apercevance ni signe qu’elle fût empoisonnée, ni aussi d’autre côté ne trouva-t-on jamais dedans le sépulcre ce serpent ; seulement dit-on qu’on en vit quelque frai et quelque trace sur le bord de la mer, là où regardait ce sépulcre, mêmement du côté des portes. Aucuns disent qu’on aperçut deux