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criant et se tourmentant, jusqu’à ce qu’un certain secrétaire, nommé Diomède, vint par devers lui, lequel avait charge de le faire porter dedans le monument où était Cléopatra. Quand il sut qu’elle vivait encore, il commanda de grande affection à ses gens qu’ils y portassent son corps, et fut ainsi porté entre les bras de ses serviteurs jusques à l’entrée. »

(29) « Toutefois Cléopatra ne voulut pas ouvrir les portes, mais elle se vint mettre à des fenêtres hautes, et dévala en bas quelques chaînes et cordes, dedans lesquelles on empaqueta Antonius, et elle, avec deux de ses femmes seulement qu’elle avait souffert entrer avec elle dedans ces sépulcres, le tira amont. Ceux qui furent présents à ce spectacle, dirent qu’il ne fut oncques chose si piteuse à voir : car, on tirait ce pauvre homme tout souillé de sang tirant aux traits de la mort, et qui tendait les deux mains à Cléopatra, et se soulevait le mieux qu’il pouvait. C’était une chose bien malaisée que de le monter, mêmement à des femmes, toutefois Cléopatra en grande peine s’efforçant de toute sa puissance, la tête courbée contre bas sans jamais lâcher les cordes, fit tant à la fin qu’elle le monta et tira à soi, à l’aide de ceux d’à bas qui lui donnaient courage, et tiraient autant de peine à la voir ainsi travailler comme elle-même. Après qu’elle l’eut en cette sorte tiré amont, et couché dessus un lit, elle dérompit et déchira adonc ses habillements sur lui, battant sa poitrine, et s’égratignant le visage et l’estomac ; puis lui essuya le sang qui lui avait souillé la face, en l’appelant son seigneur, son mari et son empereur, oubliant presque sa misère et sa calamité propre, pour la compassion de celle où elle le voyait. Antonius lui fit cesser sa lamentation, et demanda à boire du vin, fût ou pour ce qu’il eût soif ou pour ce qu’il espérât par ce moyen plus tôt mourir. Après qu’il eut bu, il l’admonesta et lui conseilla qu’elle mît peine à sauver sa vie, si elle le pouvait faire sans honte ni déshonneur et qu’elle se fiât principalement en Proculeius, plus qu’à nul autre de ceux qui avaient crédit autour de César : et quant à lui qu’elle ne le lamentât point pour la misérable mutation de sa fortune sur la fin de ses jours, mais qu’elle l’estimât plutôt bien heureux pour les triomphes et honneurs qu’il avait reçus par le passé ; vu qu’il avait été en sa vie le plus glorieux, le plus triomphant et le plus puissant homme de la terre, et que lors il avait été vaincu, non lâchement, mais vaillamment, lui qui était Romain, par un autre Romain aussi. »