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d’une musique de flûtes, hautbois, cithres, violes et autres tels instruments dont on jouait dedans. Et au reste, quant à sa personne, elle était couchée dessous un pavillon d’or tissu, vêtue et accoutrée tout en la sorte qu’on dépeint ordinairement Vénus, et auprès d’elle, d’un côté et d’autre, de beaux petits enfants, habillés ni plus ni moins que les peintres ont accoutumé de portraire les amours, avec des éventaux en leurs mains dont ils s’éventaient. Ses femmes et damoiselles, semblablement les plus belles, étaient habillées en nymphes néréides qui sont les fées des eaux, et comme les Graces, les unes appuyées sur le timon, les autres sur les câbles et cordages du bateau, duquel il sortait de merveilleusement douces et suaves odeurs de parfums qui remplissaient deçà et delà les rives toutes couvertes de monde innumérable : car les uns accompagnaient le bateau le long de la rivière, les autres accouraient de la ville pour voir ce que c’était ; et sortit une si grande foule de peuple, que finalement Antonius, étant sur la place en son siège impérial à donner audience, y demeura tout seul, et courait une voix par les bouches du commun peuple, que c’était la déesse Vénus, laquelle venait jouer chez le dieu Bacchus pour le bien universel de toute l’Asie. Quand elle fut descendue en terre, Antonius l’envoya convier de venir souper en son logis : mais elle lui manda qu’il valait mieux que lui plutôt vînt souper chez elle. Par quoi, pour se montrer gracieux à son arrivée envers elle, il lui voulut bien obtempérer et y alla, où il trouva l’appareil du festin si grand et si exquis qu’il n’est possible de le bien exprimer. »

(9) « Antonius avait avec lui un devin égyptien, de ceux qui se mêlent de juger les nativités et prédire les aventures des hommes en considérant l’heure de leur naissance, lequel, fût pour gratifier à Cléopatra ou pour ce qu’il le trouvait ainsi par son art, disait franchement à Antonius que sa fortune, laquelle était de soi très-illustre et très-grande, s’effaçait et s’offusquait auprès de celle de Cæsar, et pourtant lui conseillait de se reculer le plus loin qu’il pourrait de ce jeune seigneur : car ton démon, disait-il, c’est-à-dire le bon ange et l’esprit qui t’a en garde, craint et redoute le sien, et étant courageux et hautain quand il est seul à part lui, il devient craintif et peureux quand il s’approche de l’autre. Quoi que ce soit, les événements approuvaient ce que disait cet Égyptien. Car on dit que toutes les fois qu’ils tiraient au sort, par manière de passe-temps, à qui aurait quelque chose, ou qu’ils jouaient aux dés, Antonius perdait toujours. Quelquefois, par jeu, ils faisaient joûter des